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MARDI 29 MARS— MERCREDI 30 MARS
TROIS ENQUÊTES PARALLÈLES sur les meurtres d’Enskede étaient donc en cours. La première était celle de l’inspecteur Bublanski, avec l’avantage de l’autorité de l’Etat. En apparence, la solution semblait se trouver à portée de main ; ils avaient une suspecte et une arme du crime associée à la suspecte. Ils avaient un lien incontestable avec la première victime et un lien possible via Mikael Blomkvist avec les deux autres victimes. Pour Bublanski, il ne s’agissait maintenant pratiquement plus que de trouver Lisbeth Salander et de la fourrer dans une des cages à poules de la maison d’arrêt de Kronoberg.
L’enquête de Dragan Armanskij était formellement soumise à l’enquête de police officielle, mais Armanskij avait aussi son propre agenda. Son intention personnelle était d’une certaine manière de surveiller les intérêts de Lisbeth Salander – trouver la vérité et de préférence une vérité avec une forme de circonstances atténuantes.
L’enquête la plus incommode était celle de Millenium. Le journal manquait totalement des ressources dont disposaient aussi bien la police que l’entreprise d’Armanskij. Contrairement à la police, Mikael Blomkvist n’était pas particulièrement intéressé par la découverte d’un motif plausible qui aurait amené Lisbeth Salander à se rendre à Enskede pour tuer deux de ses amis. Un moment, au cours du week-end de Pâques, il s’était dit qu’il ne croyait tout simplement pas à cette histoire. Si Lisbeth Salander était mêlée aux meurtres en quoi que ce soit, c’était forcément pour de tout autres raisons que ce que laissait entendre l’enquête officielle. Quelqu’un d’autre avait tenu l’arme ou quelque chose s’était passé en dehors du contrôle de Lisbeth Salander.
NIKLAS ERIKSSON RESTA SILENCIEUX pendant le trajet en taxi de Slussen au commissariat central de Kungsholmen. Il était tout étourdi de s’être retrouvé enfin, et sans préavis, dans une véritable enquête de police. Il jeta un regard en coin vers Steve Bohman qui relisait encore une fois le résumé d’Armanskij. Puis il sourit soudain pour lui-même.
Cette mission lui avait fourni une possibilité totalement inopinée de réaliser une ambition que ni Armanskij ni Steve Bohman ne connaissaient ou même ne pouvaient deviner. Il se retrouvait soudain en mesure de coincer Lisbeth Salander. Il espérait pouvoir contribuer à son arrestation. Il espérait qu’elle serait condamnée à la prison à perpétuité.
Tout le monde savait que Lisbeth Salander n’était pas très populaire à Milton Security. La plupart des collaborateurs qui avaient eu affaire avec elle la vivaient comme une plaie. Mais ni Bohman ni Armanskij ne soupçonnaient à quel point Niklas Eriksson détestait Lisbeth Salander.
La vie avait été injuste avec Niklas Eriksson. Il était beau gosse. C’était un homme dans la fleur de l’âge. De plus, il était intelligent. Pourtant, il était à jamais exclu de toutes possibilités de devenir ce qu’il avait toujours voulu devenir, en l’occurrence policier. Son problème était un souffle au cœur provoqué par une lésion microscopique d’une valve. Il avait été opéré et le défaut avait été corrigé mais, ayant eu un problème cardiaque, il était à tout jamais déclassé et jugé inférieur en tant qu’être humain.
Quand on lui avait proposé de travailler à Milton Security, il avait accepté. Il l’avait cependant fait sans le moindre enthousiasme. Il considérait Milton comme une poubelle pour individus au rancart – flics sur le retour et qui n’étaient plus à la hauteur. Il était un des laissés pour compte – mais sans aucune responsabilité personnelle.
Quand il avait commencé à Milton, une de ses premières missions avait été d’assister l’unité d’intervention. Il devait établir une analyse de sécurité de la protection personnelle d’une chanteuse mondialement connue et plus toute jeune, qui avait fait l’objet de menaces de la part d’un admirateur trop enthousiaste, patient psychiatrique en cavale, de surcroît. La chanteuse habitait seule une villa à Södertörn où Milton avait installé un système de surveillance et une alarme, et où ils avaient mis en faction un garde du corps. Tard un soir, l’admirateur enthousiaste avait essayé d’entrer par effraction. Le garde du corps avait rapidement neutralisé le bonhomme, par la suite condamné pour menaces et effraction et réexpédié en asile.
Pendant deux semaines, Niklas Eriksson s’était à plusieurs reprises rendu à la villa de Södertörn en compagnie d’autres employés de Milton. Il trouvait à la chanteuse vieillissante un air de mégère snob et hautaine qui l’avait regardé avec surprise quand il avait joué le charmeur. Elle aurait dû s’estimer heureuse qu’un admirateur se souvienne encore d’elle.
Il méprisait la façon dont le personnel de Milton léchait les bottes de cette femme. Mais il n’avait évidemment pas exprimé son opinion.
Un après-midi, peu avant l’arrestation de l’admirateur, la chanteuse et deux employés de Milton s’étaient trouvés au bord d’une petite piscine derrière la maison alors que lui-même était à l’intérieur pour faire des photos des fenêtres et des portes qu’il fallait éventuellement renforcer. Il était passé d’une pièce à une autre et était arrivé à la chambre de la dame, et soudain il n’avait pas su résister à la tentation d’ouvrir une commode. Il y avait trouvé une douzaine d’albums de photos datant de son époque de gloire dans les années 1970 et 1980, quand elle et son orchestre faisaient des tournées dans le monde entier. Il avait aussi trouvé un carton avec des photos très personnelles de la chanteuse. Photos relativement innocentes, mais qui avec un peu d’imagination pouvaient être considérées comme des « études érotiques ». Mon Dieu, quelle poufiasse ! Il avait volé cinq des photos les plus osées, apparemment prises par un amant et conservées en souvenir, sans doute.
Il en avait fait des copies puis avait remis les originaux à leur place. Ensuite, il avait attendu cinq mois avant de les vendre à un tabloïd anglais. On les lui avait payées 9.000 livres. Elles avaient fait couler beaucoup d’encre.
Il ne savait toujours pas comment Lisbeth Salander s’y était prise. Peu après la publication des photos, il avait reçu sa visite. Elle savait que c’était lui qui avait vendu les photos. Elle avait menacé de le dénoncer à Dragan Armanskij si jamais il recommençait ce genre de choses. Elle l’aurait dénoncé si elle avait pu étayer ses affirmations par des documents – ce qu’apparemment elle n’était pas en mesure de faire. Mais depuis ce jour-là, il avait senti qu’elle le surveillait. Dès qu’il se retournait, il voyait ses petits yeux porcins.
Il s’était senti acculé et frustré. Sa seule riposte possible fut de miner sa crédibilité en alimentant les ragots sur elle dans la salle du personnel, sans trop de succès cependant. Il n’osait pas se mettre trop en avant car, comme tout le monde dans la boîte, il savait que, pour une raison incompréhensible, elle était sous la protection d’Armanskij en personne. Eriksson se demandait quelle sorte de pouvoir elle avait sur le président de Milton ou s’il fallait penser que ce vieux salaud la baisait en secret. Mais si personne à Milton n’appréciait outre mesure Lisbeth Salander, le personnel respectait Armanskij et acceptait la présence de cette fille étrange. Niklas Eriksson avait vécu avec un énorme soulagement sa disparition progressive du paysage et la fin de ses activités pour Milton.
Une possibilité de lui rendre la monnaie de sa pièce venait de se présenter. Enfin sans risque. Elle pouvait l’accuser de tout ce qu’elle voulait – personne ne la croirait. Même Armanskij ne prêterait pas foi à une tueuse psychopathe.
L’INSPECTEUR BUBLANSKI VIT HANS FASTE sortir de l’ascenseur en compagnie de Bohman et Eriksson de Milton Security. Faste était allé chercher leurs nouveaux collaborateurs dans le sas de sécurité. Bublanski n’était pas enthousiaste à la pensée d’ouvrir les dossiers d’une enquête pour meurtre à des personnes extérieures, mais la décision avait été prise par ses supérieurs et puis… après tout, Bohman était un vrai policier avec pas mal de kilomètres au compteur. Et Eriksson, sortant de l’école de police, ne pouvait pas être un parfait imbécile. Bublanski indiqua la salle de réunion.
La chasse à Lisbeth Salander en était à son sixième jour et l’heure était venue de faire un bilan complet. Le procureur Ekström ne participait pas à la réunion. Etaient présents les inspecteurs Sonja Modig, Hans Faste, Cuit Bolinder et Jerker Holmberg, renforcés par quatre collègues de l’unité d’investigation de la Crim nationale. Bublanski commença par présenter les nouveaux collaborateurs de Milton Security et demanda si l’un d’eux voulait dire quelques mots. Bohman s’éclaircit la gorge.
— Ça fait quelque temps maintenant que j’ai quitté cette maison, mais certains d’entre vous me connaissent et savent que j’ai été des vôtres pendant de nombreuses années avant de partir dans le privé. La raison de notre présence ici est donc que Salander a travaillé pour nous pendant plusieurs années et que nous ressentons une certaine responsabilité. Notre mission est de contribuer par tous nos moyens à l’arrestation de Salander au plus vite. Nous pouvons fournir certaines données sur elle en tant qu’individu. Nous ne sommes donc pas ici pour embrouiller l’enquête, ni pour vous faire des coups en douce.
— Comment était-elle en tant que collègue ? demanda Faste.
— Ce n’était pas exactement quelqu’un qu’on avait envie de serrer sur son cœur, répondit Niklas Eriksson.
Il se tut quand Bublanski leva une main.
— Nous aurons tout loisir d’aborder les détails au cours de cette réunion. Mais prenons les choses dans l’ordre pour avoir une vue cohérente de notre position. Cette réunion terminée, vous irez tous les deux chez le procureur Ekström signer un serment de secret professionnel. Commençons maintenant par Sonja.
— C’est frustrant. Nous avons eu une percée quelques heures seulement après le meurtre, quand nous avons identifié Salander. Nous avons trouvé son domicile – ou ce que nous avons cru être son domicile. Ensuite, pas la moindre piste. Nous avons reçu une trentaine d’appels de gens qui l’ont vue, mais jusqu’à présent, ils se sont tous révélés faux. Elle semble s’être envolée.
— C’est assez incompréhensible, dit Curt Bolinder. Son apparence physique est assez caractéristique, elle a des tatouages, et elle ne devrait pas être difficile à trouver.
— La police d’Uppsala a fait une descente hier avec tambour et trompettes sur la foi d’un tuyau. Tout ça pour alpaguer un gamin de quatorze ans qui ressemblait à Salander, et à qui ils ont foutu une peur bleue. Les parents n’étaient pas très contents, je peux vous dire.
— Je suppose qu’on n’est pas aidé par le fait qu’on chasse un individu qui a l’air d’avoir quatorze ans. Elle peut se fondre dans des bandes de jeunes.
— Mais avec la publicité qui a été faite autour d’elle dans les médias, quelqu’un aurait dû voir quelque chose, objecta Bolinder. Ils vont la passer dans Avis de recherche cette semaine, on verra bien si ça mène quelque part.
— J’ai du mal à le croire, quand on pense qu’elle a été à la une de tous les journaux suédois, dit Hans Faste.
— Ce qui signifie que nous devons peut-être changer de raisonnement, dit Bublanski. Elle a pu réussir à filer à l’étranger, mais il est plus vraisemblable qu’elle se terre quelque part et attend.
Bohman leva une main. Bublanski lui fit un signe de tête.
— L’image que nous avons d’elle n’indique en rien qu’elle soit autodestructrice. Elle est fin stratège et elle prévoit ses actions comme un joueur d’échecs. Elle ne fait rien sans analyser les conséquences. C’est en tout cas l’avis de Dragan Armanskij.
— C’est également l’avis de son ancien psychiatre. Mais laissons l’aspect de son caractère pour le moment, dit Bublanski. Tôt ou tard, elle sera obligée de bouger. Jerker, quelles sont ses ressources ?
— Là, vous allez vous régaler, dit Jerker Holmberg. Elle a un compte à Handelsbanken depuis plusieurs années. C’est cet argent qu’elle déclare. Ou plus exactement l’argent que maître Bjurman déclarait. Il y a un an, ce compte indiquait un solde de 100.000 couronnes. En automne 2003, elle a retiré la totalité de la somme.
— Elle avait besoin d’argent liquide en automne 2003. Selon Armanskij, c’est le moment où elle a arrêté de travailler à Milton Security, dit Bohman.
— Ça se peut. Le compte est resté à zéro pendant deux semaines. Ensuite, elle l’a recrédité de la même somme.
— Elle pensait avoir besoin de cet argent pour je ne sais quoi, mais comme elle ne l’a pas utilisé elle a remis l’argent à la banque ?
— Ça se tient. En décembre 2003, elle a utilisé le compte pour payer certaines factures, entre autres les charges pour un an à venir. Le solde n’était plus que de 70.000 couronnes. Ensuite, aucun mouvement pendant un an à part un versement de 9.000 couronnes et quelques. J’ai vérifié – c’était l’héritage de sa mère.
— OK.
— En mars cette année, elle a retiré l’argent de l’héritage – la somme exacte était de 9.312 couronnes. C’est la seule fois où elle a touché à ce compte.
— Alors de quoi est-ce qu’elle vit, bordel ?
— Ecoutez ça. En janvier cette année, elle a ouvert un nouveau compte. Cette fois-ci à la SEB. Elle a versé la somme de 2 millions de couronnes.
— Quoi ?
— Il sort d’où, cet argent ? demanda Modig.
— L’argent a été transféré sur son compte à partir d’une banque des îles Anglo-Normandes.
Le silence envahit la salle de réunion.
— Je ne comprends rien, finit par dire Sonja Modig.
— C’est donc de l’argent qu’elle n’a pas déclaré, demanda Bublanski.
— Oui, mais techniquement, elle n’a pas besoin de le faire avant l’année prochaine. Il est à remarquer que cette somme n’est pas mentionnée dans le compte rendu mensuel que faisait Bjurman de la situation financière de Salander.
— Tu veux dire, soit il n’était pas au courant, soit ils trafiquaient quelque chose ensemble. Jerker, où en sommes-nous côté technique ?
— J’ai fait un bilan avec le chef de l’enquête préliminaire hier soir. Voici donc ce que nous savons. Un : nous sommes en mesure de lier Salander aux deux lieux des crimes. Nous avons trouvé ses empreintes digitales sur l’arme du crime et sur les éclats d’une tasse à café brisée à Enskede. Nous attendons la réponse des échantillons d’ADN que nous avons pris… mais il n’y a quasiment aucun doute qu’elle s’est trouvée dans l’appartement.
— OK.
— Deux. Nous avons ses empreintes digitales sur le carton de l’arme dans l’appartement de maître Bjurman.
— OK.
— Trois. Nous avons enfin un témoin qui la place sur le lieu du crime à Enskede. Un buraliste s’est manifesté pour dire que Lisbeth Salander est venue acheter un paquet de Marlboro light dans son magasin le soir du meurtre.
— Et il met tout ce temps à se décider à parler.
— Il était parti pendant le week-end comme tout le monde. Toujours est-il que le bureau de tabac est situé au coin, ici, à environ cent quatre-vingt-dix mètres du lieu du crime. Jerker Holmberg montra un plan. Elle est entrée dans le magasin juste quand il allait fermer, à 22 heures. Il a pu donner une description parfaite d’elle.
— Le tatouage sur le cou ? demanda Curt Bolinder.
— Il a été un peu flou là-dessus. Il croit se souvenir d’un tatouage. Mais il a définitivement vu qu’elle avait un piercing au sourcil.
— Quoi d’autre ?
— Pas beaucoup plus comme preuves purement techniques. Mais c’est suffisant.
— Faste – l’appartement dans Lundagatan ?
— Nous y avons trouvé ses empreintes digitales, mais je ne crois pas qu’elle y habite. Nous avons mis l’appart sens dessus dessous et toutes les affaires semblent appartenir à Miriam Wu. Elle a été ajoutée au contrat en février cette année, pas avant.
— Qu’avons-nous sur elle ?
— Aucune condamnation. Lesbienne notoire. Parfois elle participe à des shows et des trucs comme ça, à la Gay Pride. Elle fait semblant de faire des études de sociologie et elle est copropriétaire d’une boutique porno dans Tegnérgatan. Domino Fashion.
— Boutique porno ? demanda Sonja Modig en levant les sourcils.
A une occasion, et pour le plus grand bonheur de son mari, elle avait acheté de la lingerie sexy chez Domino Fashion. Ce qu’elle n’avait aucune intention de révéler aux hommes autour de la table.
— Ouais, ils vendent des menottes et des fringues de pute et des trucs comme ça. Si tu cherches un fouet…
— Il ne s’agit pas du tout d’une boutique porno, mais d’une boutique de mode pour les gens qui aiment la lingerie raffinée, dit-elle.
— C’est du pareil au même.
— Continue, dit Bublanski irrité. Nous n’avons aucune piste de Miriam Wu.
— Pas la moindre.
— Elle peut être juste partie pour le week-end, proposa Sonja Modig.
— Ou alors Salander l’a descendue aussi, proposa Faste. Elle veut peut-être faire table rase de toutes ses connaissances.
— Miriam Wu est lesbienne, donc. Devons-nous en tirer la conclusion que Salander et elle sont ensemble ?
— Je crois que nous pouvons assez tranquillement tirer la conclusion qu’il y a une relation sexuelle, dit Curt Bolinder. Je base cette affirmation sur plusieurs choses. Premièrement, nous avons trouvé les empreintes de Lisbeth Salander dans et autour du lit dans l’appartement. Nous avons également trouvé ses empreintes sur des menottes qui ont manifestement été utilisées comme gadget sexuel.
— Alors elle va sans doute apprécier les menottes que je lui garde au chaud, dit Hans Faste.
Sonja Modig soupira profondément.
— Continue, dit Bublanski.
— Deuxièmement : une info nous dit que Miriam Wu a mené un flirt poussé au Moulin avec une fille qui correspond au signalement de Salander. C’était il y a une quinzaine de jours. L’informateur affirme qu’il sait qui est Salander et qu’il l’a déjà croisée au Moulin, bien que cette année on ne l’y ait pas vue puisqu’elle était à l’étranger. Je n’ai pas eu le temps de vérifier avec le personnel. Je vois ça cet après-midi.
— Son dossier aux Affaires sociales ne mentionne pas qu’elle est lesbienne. Dans son adolescence, elle faisait souvent des fugues de ses familles d’accueil pour aller draguer des hommes dans les bars. Plusieurs fois, elle a été arrêtée en compagnie d’hommes plus âgés qu’elle.
— Parce qu’en plus elle faisait le trottoir ! dit Hans Faste.
— Qu’est-ce qu’on sait sur ses amis ? Curt ?
— Pratiquement rien. Elle n’a pas été interpellée depuis qu’elle avait dix-huit ans. Elle connaît Dragan Armanskij et Mikael Blomkvist, ça, on le sait. Et elle connaît évidemment Miriam Wu. La même source qui m’a tuyauté sur elle et Wu au Moulin dit qu’elle traînait avec un groupe de nanas autrefois. Un groupe de filles qui se faisaient appeler les Evil Fingers.
— Evil Fingers ? Et c’est quoi ? voulut savoir Bublanski.
— On dirait un truc occulte. Elles avaient l’habitude de se réunir pour faire la bringue.
— Ne dis pas que Salander est une foutue sataniste aussi, dit Bublanski. Les médias vont en raffoler.
— Un groupe de lesbiennes satanistes, proposa Faste généreusement.
— Hans, tu as une vision moyenâgeuse des femmes, dit Sonja Modig. Même moi j’ai entendu parler des Evil Fingers.
— Ah bon ? fit Bublanski, tout surpris.
— C’était un groupe de rock féminin à la fin des années 1990. Pas des super-vedettes, mais un moment elles étaient vaguement connues.
— Donc, des lesbiennes satanistes jouant du hard rock, dit Hans Faste.
— Ça va, ça va, dit Bublanski. Hans, toi et Curt vous vous renseignerez sur les membres des Evil Fingers et vous irez leur parler. Est-ce que Salander a d’autres amis ?
— Pas beaucoup, à part son ancien tuteur, Holger Palmgren. Mais il est en soins de longue durée après une attaque, apparemment c’est assez grave. Non – je ne peux vraiment pas dire que j’ai trouvé un cercle d’amis. Cela dit, nous n’avons pas non plus déniché le domicile de Salander, ni de carnet d’adresses, mais je n’ai pas l’impression qu’elle ait beaucoup d’amis proches.
— Quand même, personne ne peut se balader comme un fantôme sans laisser de traces dans la société. Qu’est-ce qu’il faut penser de Mikael Blomkvist ?
— On ne l’a pas exactement placé en filature, mais on lui a donné de nos nouvelles de temps à autre au cours du week-end, dit Faste. Au cas où Salander se manifesterait, donc. Il est rentré chez lui après le boulot et ne semble pas avoir quitté son appartement pendant tout le weekend.
— J’ai du mal à croire qu’il soit impliqué dans le meurtre, dit Sonja Modig. Sa version tient la route et il nous a fourni un emploi du temps détaillé pour la soirée en question.
— Mais il connaît Salander. Il est le maillon entre elle et le couple d’Enskede. Et ensuite il y a son témoignage sur les deux hommes qui ont agressé Salander une semaine avant les meurtres. Qu’est-ce qu’il faut en penser ?
— A part Blomkvist, il n’y a pas un seul témoin de l’agression… ou de la supposée agression, dit Faste.
— Tu penses que Blomkvist fabule ou qu’il ment ?
— Je ne sais pas. Mais toute l’histoire paraît inventée. Un homme adulte qui n’arriverait pas à bout d’une fille qui pèse dans les quarante kilos, je n’y crois pas.
— Pourquoi est-ce que Blomkvist mentirait ?
— Peut-être pour détourner l’attention de Salander.
— Et rien de tout ça ne colle vraiment. C’est Blomkvist qui a avancé la théorie que le couple d’Enskede a été tué à cause du livre que Dag Svensson était en train d’écrire.
— Tu parles, dit Faste. C’est Salander. Pourquoi est-ce que quelqu’un assassinerait son tuteur pour faire taire Dag Svensson ? Et qui… un gars de la police ?
— Si Blomkvist publie sa théorie, on sera dans la merde avec des pistes policières dans tous les sens, dit Curt Bolinder.
Tout le monde hocha la tête.
— OK, dit Sonja Modig. Pourquoi a-t-elle tué Bjurman ?
— Et que veut dire ce tatouage ? demanda Bublanski en montrant la photographie du ventre de Bjurman.
JE SUIS UN PORC SADIQUE, UN SALAUD ET UN VIOLEUR.
Un bref silence s’abattit sur le groupe.
— Que disent les médecins ? voulut savoir Bohman.
— Le tatouage date d’il y a un à trois ans. Ils peuvent le voir à la peau, selon la profondeur du saignement, dit Sonja Modig.
— On peut supposer que Bjurman ne s’est pas fait tatouer ça volontairement.
— C’est vrai qu’il y a des tarés partout, mais j’imagine que ça ne fait pas partie des tatouages très courants, même parmi les fanas.
Sonja Modig agita un index.
— Le médecin légiste dit que techniquement c’est un tatouage épouvantable, ce que moi-même j’ai pu constater. Conclusion : c’est un amateur qui l’a réalisé. L’aiguille n’a pas été enfoncée avec régularité et c’est un énorme tatouage sur une partie très sensible du corps. Globalement, ça a dû être une procédure terriblement douloureuse, qu’il faudrait pratiquement mettre au niveau des coups et blessures aggravés.
— A part le fait que Bjurman n’a jamais porté plainte, dit Faste.
— Moi non plus je ne porterais pas plainte si quelqu’un me tatouait un slogan pareil sur le ventre, dit Curt Bolinder.
— J’ai un autre truc, dit Sonja Modig. Qui viendrait éventuellement étayer le message du tatouage – que Bjurman était un porc sadique.
Elle ouvrit un dossier avec des photos sorties de l’imprimante qu’elle fit circuler.
— J’en ai seulement imprimé un petit échantillonnage. Mais voilà ce que j’ai trouvé dans un dossier sur le disque dur de Bjurman. Ce sont des photos téléchargées d’Internet. Son ordinateur contient plus de deux mille photos de ce genre.
Faste siffla et brandit une photo d’une femme ligotée dans une position brutale et inconfortable.
— C’est peut-être quelque chose pour Domino Fashion ou Evil Fingers, dit-il.
Bublanski agita une main irritée pour que Faste ferme sa gueule.
— Comment faut-il interpréter ça ? demanda Bohman.
— Le tatouage date de disons… deux ans, dit Bublanski. C’est à peu près l’époque où Bjurman est tombé malade. Ni le médecin légiste, ni son dossier médical n’indiquent qu’il avait de maladies sérieuses, à part de l’hypertension. On peut donc supposer qu’il y a un lien.
— Salander a changé au cours de cette même année, dit Bohman. Elle a soudain cessé de travailler pour Milton et elle s’est tirée à l’étranger.
— Sommes-nous d’accord pour supposer qu’il y a un lien là aussi ? Si le message du tatouage est correct, Bjurman avait donc violé quelqu’un. Salander est indéniablement bien placée. Dans ce cas, ce serait un bon mobile pour un meurtre.
— Il y a quand même d’autres façons d’interpréter ça, dit Hans Faste. J’imagine bien un scénario où Salander et la Chinetoque proposent une sorte de service d’escorte teinté sadomaso. Bjurman étant un de ces barges qui prennent leur pied à se faire fouetter par des petites filles. Il a pu se trouver dans une sorte de relation de dépendance avec Salander où les choses ont déraillé.
— Mais ça n’explique pas pourquoi elle est allée à Enskede.
— Si Dag Svensson et Mia Bergman étaient sur le point de révéler le commerce du sexe, ils peuvent être tombés sur Salander et Wu. Là, il peut y avoir eu un motif pour Salander de les tuer.
— Ce qui nous fait encore davantage de spéculations, dit Sonja Modig.
Ils poursuivirent la réunion pendant encore une heure et débattirent aussi du fait que l’ordinateur portable de Dag Svensson avait disparu. Quand ils arrêtèrent pour aller déjeuner, ils se sentaient tous frustrés. L’enquête comportait plus de points d’interrogation que jamais.
ERIKA BERGER APPELA Magnus Borgsjö de la direction de Svenska Morgon-Posten dès son arrivée à la rédaction le mardi matin.
— Je suis intéressée, dit-elle.
— J’en étais sûr.
— J’avais l’intention de te faire part de ma décision tout de suite après le week-end de Pâques. Mais comme tu peux le comprendre, nous sommes en plein chaos ici à la rédaction.
— Le meurtre de Dag Svensson. Toutes mes condoléances. C’est une sale histoire.
— Alors tu comprends que ce n’est pas le bon moment pour moi d’annoncer que je vais quitter le navire.
Il garda le silence un moment.
— Nous avons un problème, dit Borgsjö.
— Lequel ?
— Quand nous avons discuté la première fois, je t’ai dit que le poste était à pourvoir pour le 1er août. Mais il se trouve que Håkan Morander, le rédacteur en chef auquel tu dois succéder, n’est pas du tout en bonne santé. Il a des problèmes cardiaques et il faut qu’il réduise son activité. Il en a discuté avec son médecin il y a quelques jours et je viens d’apprendre qu’il quittera son poste le 1er juillet. Je croyais qu’il allait rester jusqu’à l’automne et que tu pourrais prendre le relais en parallèle avec lui en août et septembre. Mais dans la situation actuelle, c’est la crise. Erika, nous aurons besoin de toi dès le 1er mai – au plus tard le 15 mai.
— Mon Dieu. C’est dans quelques semaines seulement.
— Es-tu toujours intéressée ?
— Oui… mais ça signifie que je n’ai qu’un mois pour faire du rangement à Millenium.
— Je sais. Désolé, Erika, mais je suis obligé de te mettre la pression. Ceci dit, un mois devrait suffire pour boucler tes affaires dans un journal qui a une demi-douzaine d’employés.
— Mais ça signifie que je plaque tout en plein chaos.
— Tu dois plaquer de toute façon. Tout ce qu’on fait, c’est avancer la date de quelques semaines.
— J’ai quelques conditions à poser.
— Je t’écoute.
— Je resterai dans le CA de Millenium.
— Ce n’est pas forcément pertinent. Millenium est un mensuel, certes, et considérablement plus petit, mais d’un point de vue purement technique, nous sommes concurrents.
— Peu m’importe. Je serai totalement en dehors de l’activité rédactionnelle de Millenium, mais je n’ai aucune intention de vendre ma part. Par conséquent, je reste dans le CA.
— Entendu, on trouvera une solution.
Ils fixèrent une rencontre avec la direction la première semaine d’avril, afin de discuter des détails et de rédiger le contrat.
MIKAEL BLOMKVIST EUT UNE IMPRESSION de déjà vu en examinant la liste de suspects qu’il avait dressée avec Malou pendant le week-end. Il y avait là trente-sept personnes que Dag Svensson malmenait sans pitié dans son livre. De ceux-ci, vingt et un étaient des michetons qu’il avait identifiés.
Mikael se rappela soudain sa traque d’un meurtrier à Hedestad deux ans auparavant, avec au départ une galerie de suspects qui comptait près de cinquante personnes. Il avait été obligé d’arrêter les spéculations sur la culpabilité éventuelle de chacune.
Vers 10 heures le mardi, il fit signe à Malou Eriksson de venir dans son bureau. Il ferma la porte et lui demanda de s’installer.
Ils gardèrent le silence le temps de siroter un café. Finalement, il poussa vers elle la liste des trente-sept noms dressée pendant le week-end.
— Qu’est-ce qu’on fait ?
— Pour commencer, on va montrer cette liste à Erika dans dix minutes. Ensuite, on va essayer de les décortiquer les uns après les autres. Il se peut que quelqu’un dans la liste soit lié aux meurtres.
— Et on fera comment pour les décortiquer ?
— Je vais me concentrer sur les vingt et un michetons nommément cités dans le livre. Ils ont plus à perdre que les autres. Je vais emboîter le pas à Dag et leur rendre visite un à un.
— D’accord.
— J’ai deux boulots pour toi. Premièrement, il y a sept noms ici qui ne sont pas identifiés, deux michetons et cinq profiteurs. Ton boulot dans les jours qui viennent va être d’essayer de les identifier. Certains des noms figurent dans la thèse de Mia ; il y a peut-être des références qui pourraient nous aider à deviner leurs véritables noms.
— Entendu.
— Deuxièmement, nous savons très peu de choses sur Nils Bjurman, le tuteur de Lisbeth. Les journaux ont donné un cv sommaire de lui, mais j’imagine que la moitié est erronée.
— Je vais donc fouiner dans son passé.
— Exactement. Tout ce que tu peux trouver.
HARRIET VANGER APPELA Mikael Blomkvist vers 17 heures.
— Tu peux parler ?
— Un petit moment.
— Cette fille qu’ils recherchent… c’est celle qui t’a aidé à me retrouver, n’est-ce pas ?
Harriet Vanger et Lisbeth Salander ne s’étaient jamais rencontrées.
— Oui, répondit Mikael. Excuse-moi, je n’ai pas eu le temps de t’appeler pour te tenir informée. Mais effectivement, c’est elle.
— Qu’est-ce que ça signifie ?
— En ce qui te concerne… rien, j’espère.
— Mais elle sait tout sur moi et sur ce qui s’est passé il y a deux ans.
— Oui, elle sait tout ce qui s’est passé.
Harriet Vanger resta silencieuse à l’autre bout de la ligne.
— Harriet… je ne pense pas qu’elle soit coupable. Je suis obligé de me dire qu’elle est innocente. J’ai confiance en Lisbeth Salander.
— Si on doit croire ce que disent les journaux…
— On ne doit pas croire ce que disent les journaux. C’est trop simpliste. Elle a donné sa parole de ne pas te trahir. Je pense qu’elle la tiendra pour le restant de sa vie. Comme je l’ai compris, elle a des principes.
— Et si elle ne tient pas parole ?
— Je ne sais pas. Harriet. Je vais tout faire pour découvrir ce qui s’est réellement passé.
— Bien.
— Ne t’inquiète pas.
— Je ne m’inquiète pas. Mais je veux être préparée au pire. Comment tu vas, Mikael ?
— Pas terrible. Nous sommes sur le pied de guerre de puis les meurtres.
Harriet Vanger se tut un moment.
— Mikael… je suis à Stockholm, là, maintenant. Je prends l’avion pour l’Australie demain et je serai absente pendant un mois.
— Ah bon.
— Je suis descendue au même hôtel.
— Je ne sais pas trop que te dire. Je me sens en mille morceaux. Je dois travailler cette nuit et je ne serais pas une compagnie très marrante.
— Tu n’as pas besoin d’être une compagnie marrante. Viens juste te détendre un moment.
MIKAEL RENTRA CHEZ LUI vers 1 heure du matin. Il était fatigué et envisagea de tout laisser tomber et d’aller se coucher, mais il démarra quand même son iBook et vérifia sa boîte aux lettres. Rien d’intéressant ne s’y était ajouté.
Il ouvrit le dossier [LISBETH SALANDER] et découvrit un tout nouveau document. Il était intitulé [Pour MikBlom] et posé juste à côté du document intitulé [Pour Sally].
Ce fut presque un choc de voir soudain ce fichier dans son ordinateur. Elle est ici. Lisbeth Salander est venue dans mon ordinateur. Elle y est peut-être encore. Il double cliqua.
Il n’aurait su dire à quoi il s’était attendu. Une lettre. Une réponse. Des affirmations de son innocence. Une explication. La réplique de Lisbeth Salander à Mikael Blomkvist était frustrante tant elle était brève. Le message ne consistait qu’en un seul mot. Quatre lettres.
[Zala.]
Mikael fixa le nom. Dag Svensson avait parlé de Zala au téléphone deux heures avant d’être tué.
Qu’est-ce qu’elle essaie de dire ? Est-ce que Zala serait le lien entre Bjurman et Dag et Mia ? Comment ? Pourquoi ? Qui est-il ? Et comment Lisbeth Salander peut-elle le savoir ? Comment est-elle mêlée à cela ?
Il ouvrit les propriétés du fichier et constata que le texte avait été créé moins de quinze minutes plus tôt. Puis il sourit tout à coup. Le fichier était marqué Mikael Blomkvist comme auteur d’origine. Elle avait créé le fichier dans son ordinateur et avec son logiciel à lui. C’était mieux qu’un e-mail, ça ne laissait pas de traces et pas d’adresse IP qu’on pourrait remonter, même si Mikael était relativement sûr qu’on ne pourrait jamais remonter jusqu’à Lisbeth Salander via le réseau. Et cela prouvait tout bonnement que Lisbeth Salander avait opéré un hostile takeover – elle appelait ça comme ça – de son ordinateur.
Il s’approcha de la fenêtre et regarda l’hôtel de ville. Il ne pouvait pas se défaire du sentiment d’être observé par Lisbeth Salander à cet instant, presque comme si elle se trouvait dans la pièce et le contemplait à travers l’écran de son iBook. Concrètement, elle pouvait se trouver presque n’importe où dans le monde, mais il soupçonna qu’elle était beaucoup plus près. Quelque part dans le centre de Stockholm. Dans un rayon d’un kilomètre autour de l’endroit où il se trouvait.
Il réfléchit un court instant, puis il s’assit et créa un nouveau document Word qu’il nomma [Sally – 2] et qu’il plaça sur le bureau. Il écrivit un message énergique.
[Lisbeth, Quelle foutue nana compliquée tu fais. Qui est ce Zala ? C’est lui, le lien ? Sais-tu qui a tué Dag & Mia et, dans ce cas, dis-le-moi pour qu’on puisse démêler ce merdier et rentrer dormir. Mikael.]
Elle se trouvait à l’intérieur de l’iBook de Mikael Blomkvist. La réplique arriva moins d’une minute plus tard. Un nouveau fichier se matérialisa dans le dossier sur son bureau, cette fois-ci baptisé [Super Blomkvist].
[C’est toi le journaliste. T’as qu’à le trouver.]
Les sourcils de Mikael se contractèrent. Elle se foutait de lui et utilisait son surnom en sachant bien qu’il le détestait. Et elle ne livrait pas le moindre indice. Il pianota le fichier [Sally – 3] et le plaça sur le bureau.
[Lisbeth, Un journaliste trouve des choses en posant des questions aux gens qui savent. Je te le demande. Sais-tu pourquoi Dag et Mia ont été tués et qui les a tués ? Dans ce cas, dis-le-moi. Donne-moi un indice pour avancer. Mikael.]
De plus en plus découragé, il attendit une autre réplique pendant plusieurs heures. Il était 4 heures avant qu’il abandonne et aille se coucher.